vendredi 20 novembre 2009

L'oiseau

Ce n'est rien. Rien qu'un oiseau affolé entré par erreur dans la pièce. Fenêtre grande ouverte. Trop ouverte. Il se cogne contre les murs, fonce dans les miroirs, son cœur grossit à chaque choc, son cœur bat à tout rompre, les plumes virevoltent et s'écrasent au sol.
Je te plumerai, je te plumerai la tête, je te plumerai le cœur.
Ce n'est rien, rien qu'un oiseau mort dans l'angle de la pièce.

Unity, Maureen Paley, 2009

mardi 17 novembre 2009

Prolifération


Le nombre de ses amis imaginaires grandissait de jour en jour. Une prolifération. Hors de contrôle.
Lorsqu'elle habitait dans une pièce, elle n'avait plus à se préoccuper de savoir qui occupait les autres pièces. Elle restait immobile, laissant les distances se reformer et se refermer après son passage. Sur son ventre bondissaient et rebondissaient les voix. Les sons jouaient à la balle contre les quatre murs. Aucun être humain ne l'avait jamais accompagnée jusque là.

Miniature camel, Mercedes Helnwein, 2008

dimanche 15 novembre 2009

Le champignon


Sa peau sent les champignons, la terre pluvieuse. Il se serre plus fort contre elle, se perd entre ses cheveux et son cou. Les murs autour d'eux, trop hauts, trop rapprochés, tendus de tissus trop lourds, arrêtent le moindre de leur mouvement, empêchent qu'ils s'allongent, se tournent, se détournent. Il pousse sur elle comme un parasite sur un tronc. Elle se nourrit de lui jusqu'à en mourir.

Bonsai with skull, Jason Clay Lewis, 2004


jeudi 12 novembre 2009

Bouche cousue


"Tais-toi ou je vais te coudre la bouche." La main trace dans l'air le mouvement vif de l'aiguille avant de tirer d'un coup sec le fil sur les lèvres. Francesca ferme sa bouche et s'enfuit en courant.
La couseuse est morte, mais la malédiction est éternelle. A chaque mot de trop, Francesca passe discrètement un doigt sur ses lèvres et s'assure qu'aucune aiguille ne les perce.

Girl on chair, Rachel Goodyear, 2008


Débordement


Elle se précipite dans la mort et fourre en toute hâte sa tête dans le nœud coulant, comme les nuits précédentes elle courait se cacher sous l'oreiller de mensonges.

Tomorrow should be wonderful, Jen Renninger, 2009

dimanche 8 novembre 2009

Poupée


"Pou-pée..."
Son nom détone dans mon oreille.
Sa bouche me sourit. Poupée est assise près de moi, chaude, souple, légèrement distante. Elle sort un sein de son soutien-gorge, le tient dans le creux de sa paume, propose de m'y attarder. Poupée est rêveuse, fière de ses formes, enfermée dans une boîte. Elle regarde ses compagnes sur l'estrade centrale, les talons qui claquent, les mains qui glissent en criant sur la barre, les élastiques des strings tendus qui s'écartent un peu. Pas un mot de plus, la musique ondule et colle aux corps, Poupée range son sein, embrasse mes yeux et monte sur l'estrade.

Untitled, Cathie Daley, 2007

jeudi 5 novembre 2009

La route

C'est une route si sinistre qu'elle n'existe que la nuit. Des kilomètres de digue, une horizontale qui prend naissance dans les champs d'usines et meurt d'ennui. D'un côté la mer, noire, épaisse, invisible, de l'autre le canal hérissé de gueules de feu. Échouées sur le sable, les camionnettes des prostituées où les hommes-crabes entrent à tâtons, sortent à quatre pattes.

N-1#1, Andrea Galvani, 2005-2007

mercredi 4 novembre 2009

La main


Il a eu la main lourde

Haunt, Shary Boyle, 2004

vendredi 30 octobre 2009

Le dessin


Elle prend le feutre bleu, colorie proprement une bande en haut de la feuille. Dans l'angle, un demi-soleil jaune. En bas, une ligne verte. Plantée au centre de l'herbe verte, une fleur droite, aux pétales rose. Elle range ses feutres au fur et à mesure, dégradé parfait dans enveloppe de plastique. Elle pose ses deux petites mains bien à plat de part et d'autre de son dessin. Tout est en ordre, parfaitement tenu, rien ne dépasse; elle soupire d'aise. Tout doucement. Elle n'ose lever ses yeux cernés et affronter le monde, un monde qu'elle ne peut dessiner, un monde de chaos et de fureur.

La famille, 2008, Dran

samedi 24 octobre 2009

La fête


Elle avait enfilé tout ce que son imagination d'enfant reliait à la féminité : jupe, talons, parfum, bijoux de pacotille, gants citrons. Son sourire restait celui d'une enfant. Les atours un déguisement.
Il l'accueillit d'une unique phrase : "Enlève tout ça". Il ne voulait que l'enfant. La fête venait de prendre fin.

De inktkotster, Yves Velter, 2008

jeudi 22 octobre 2009

Forever

Il laisse retomber son bras. Au creux de sa paume humide, le manche épais du couteau d'où s'échappe la lame scintillante.
"Je suis désolé... je suis désolé..."
Sa main de fer pend, prothèse inutile, incapable. Il n'ose lever les yeux vers elle. Il a peur. De la regarder. De ce qu'il lira sur son visage. Peut-être même aura t'elle la tête tournée, détournée.
L'arbre sur lequel il devait graver leurs promesses est tout entier lacéré par les déclarations résineuses d'autres couples. Plus de place pour eux. Nulle écorce pour y inscrire en creux leur amour. Il soulève sa chemise, avance la lame, sa peau sera l'écorce.

Tout seul, Olivier Person, 80's

mercredi 21 octobre 2009

Les tessons


Elle sort sa peau d'hiver, une peau hérissée de tessons de froid, qui écorchent et démangent. Ses ongles déchirent l'écorce, tirent l'épiderme, écrasent les piqûres du gel.
Elle enfile sa pelisse perforée, triple son apparence et s'aventure vers le grand extérieur.

Inflection, Ariana Russel, 2008


Suspension


Elle avale une gorgée d'ombre, une gorgée de nuit, une d'amour, une de sperme. L'oreille collée contre le matelas, elle écoute les entrailles de ressorts et l'âme de latex gémirent sous la chair. C'est le bruit de la baise, directement dans son oreille. Elle soulève du bras le poids de l'air qui les enveloppe. Bientôt l'heure du lever de sourires, du petit déjeuner de tétons.

Fidélité, Fatalité, Facilité, Futilité, Françoise Quardron

mardi 20 octobre 2009

Petite


Lorsqu'il vient, la petite doit dormir dans le couloir. Laisser sa place, trouver un coin. Elle écoute les bruits de talons autoritaires, les rumeurs de draps, puis n'écoute plus, se bouche les oreilles, s'enfonce dans son coin. Sur tout son corps on voit son cœur battre. Son petit corps gainée de peau blanche et bleue soulevée par les coups du cœur, les lacets de ses veines qui s'emmêlent et se resserrent sur ses bras, ses jambes, son cou.
Elle est trop petite, comme tant d'autres.

To fly, flew, flown, Wanda Kujacz, 2007

dimanche 18 octobre 2009

Le bord


Ça recommence. Elle se frotte les yeux, le crâne, les joues. Rien n'y fait. Elle ne sait plus qui elle est. Elle a oublié de nouveau. S'est perdue dans une chambre, a conservé le mauvais costume. Sa peau lui manque. La confusion se bouscule, émet des doutes, des suppositions bancales. Dans l'angle droit la silhouette familière réapparaît, rapide comme une vision, vive comme une hallucination.
Elle est engloutie sous une avalanche. Ses yeux se ferment comme ceux d'une poupée. Elle se déplace à pas de loup, de peur d'écraser des indices. Pas de cou autour duquel elle pourrait jeter ses bras pour s'accrocher, comme en a le droit toute personne qui se noie.
Elle est trop près du bord.

Zhou Fan, 2009

mercredi 14 octobre 2009

Les moins-que-parfait


Tu ne te feras pas remarquer.
Tu apprendras l'ombre par cœur.
Tu avaleras ta langue après l'avoir tournée dans ta bouche.
Tu te réjouiras en silence.
Tu contourneras discrètement l'autorité.
Tu n'oublieras pas t'enfiler ta cuirasse.
Tu bloqueras toutes les issues.
Tu donneras ton entière mesure dans l'intimité.
Tu trouveras le moyen de désobéir sans être désobéissante
Et de recommencer à obéir sans être obéissante.

Red torsos, Sophie Jodoin, 2007

dimanche 11 octobre 2009

Les mains


Elle a deux animaux à la place des mains. Qui au matin dorment sur le dos. Tranquillement, posément. Lorsque la journée s'avance, que l'agitation lentement se distille dans le corps et la tête, les deux animaux s'agitent, s'agrippent, se battent, s'écorchent, se mordent, se griffent.
Jusqu'à la nuit chimique où, rougis et ensanglantés, ils reposent, cadavres inertes sur le drap blanc.

Série Playground, Vesolt, 2004-2009


L'animal


La main familière la tire vers le silence de l'étage. La pousse dans la chambre suspendue dans la nuit. C'est le moment où les enfants restent seuls face à l'étendue du ciel. Le long instant où ils perdent leur nom, où le tiroir qui leur sert de berceau se referme sur eux. Et leur voix, étouffée, n'est entendue de nul être. Et leur corps, oublié, n'est vu de personne.
Au petit jour, lorsque la porte puis le tiroir s'ouvriront, elle se précipitera en bas de l'escalier, détalera dehors, haletante et vive comme tout animal préparé à la survie.

Playing dead and taking a nat, Ramis Kim, 2007

samedi 10 octobre 2009

Dedans/Dehors

Remets ta veste, lave tes mains, lisse tes cheveux, essuie ta bouche.
Pousse du bout de ta chaussure le corps recroquevillé contre la porte.
Ouvre la porte. Referme la soigneusement.
Tu es dehors. La tête haute. Les gens te saluent. Tu es des leurs.

What remains : House of the lower 9th ward, Wendy Burton, 2006

vendredi 9 octobre 2009

Direction

Ne passe pas par là : tu risques de me croiser.


Large Tower and Towering Plume, Brooks Shane Salzwedel, 2009

mercredi 7 octobre 2009

Le contour


Quelle est la main qui tire sur le fil de mon contour? Un contour si patiemment dessiné, années après années. Et maintenant voilà que je me dévide, bascule dans le flou, l'incertain, l'invisible. Ma peau ne retient plus rien, mes organes se répandent lentement à l'extérieur, plus aucune lisière ne me construit, plus aucune frontière ne me délimite. Je suis le chaos, je suis le désordre, je suis bouillons de sang, glissades de viscères, abandon de raison.

Isabeli, Amie Dicke, 2004

mardi 6 octobre 2009

Qualités


Elle est parfaite cette fille : jolie, intelligente, vicieuse, discrète.
Mais elle mange salement. Tout lui sort de la bouche. Elle bave.
D'abord les hommes font mine de ne rien remarquer, ils désirent continuer à jouir de la joliesse, de l'intelligence, du vice, de la discrétion.
Puis ils ne la sortent plus, ne la présentent plus à quiconque, l'enferment.
Ce n'est pas un accident, la fille qui bave bave à chaque bouchée, son sourire lumineux dégouline de salive et de déchets, son menton mutin se recouvre d'écume, son cou gracile disparaît sous la bouillie, sur la chemise entrouverte les taches s'élargissent.
Et ses yeux ne cessent de vous fixer.

Untitled, Léopold Rabus, 2005

dimanche 4 octobre 2009

La cible


La première fois que les lames ont volé vers elle, elle a tremblé, pleuré, fermé les yeux.
Depuis elle regarde, impassible, les couteaux fendre l'air et découper son contour et celui du cauchemar.
Elle a traversé la forêt pleine de cadavres d'animaux, marché des années, et c'est ici qu'elle a posé sa valise gonflée de robes brulées, de souvenirs figés, d'amours inachevées.
Tout cela finira bien par prendre sens.

Untitled (Fallow Deer), Kate Clark, 2009


vendredi 2 octobre 2009

Actes


C'est la petite fille qui écrit,

yeux révulsés, encre nouée

C'est la petite fille qui prie

genoux à terre, babines retroussées

C'est la petite fille qui crie

poings dans la bouche, tête à l'envers


Dream catchers, The Wise Men, Barthélémy Togo, 2002


mercredi 30 septembre 2009

Les bas


C'est en cherchant ses clés que le souvenir est apparu. Un passé de quelques heures, enfoui au fond du sac.
Le trousseau s'était accroché à la paire de bas, qui maintenant sortait du sac, longue comme sa tristesse, douce comme sa nostalgie. Elle les avaient emportés au rendez-vous. Parce qu'elle avait espéré l'entraîner dans une chambre close, jouer avec lui, le séduire, l'entortiller dans ses bas couleur chair. Mais dès la première minute, regard pressé, voix détachée, elle comprit qu'elle avait tout faux : faux les talons pour la rapprocher de sa bouche, faux la robe pour inviter aux caresses, faux les bas accessoires qu'elle dissimula comme une dépouille honteuse au fond du sac.
A présent, assise seule sur son canapé, elle les étire, les noue autour de ses chevilles, autour de ses poignets, se fend la bouche d'un sourire nylon, s'aveugle. Y a t'il une date limite à la passion, aux jeux amoureux ? Elle l'a oubliée, ne l'a jamais lue.
Elle écarte les doigts dans le fragile fourreau, puis rapidement enfile le bas sur sa tête.

Devin McGrath
, 2007-2008

mardi 29 septembre 2009

Le crachat


Il attrape son manteau de violence et de haine, l'enfile et sort en claquant la porte.
Francesca reste là, plantée au milieu de la pièce dévastée par cette soudaine tempête d'injures. De la bouche du fugitif elle a vu sortir des promesses, des serpents, des vœux, des squelettes d'oiseaux, des tripes, des essaims de mots, des coulées de boue.
Et comme point final ce crachat.
Elle passe d'un pied sur l'autre, tend ses bras : le crachat dessine une écume blanche, hérissée de crêtes sèches et odorantes qu'elle gratte du bout de l'ongle.

Death and the Maiden, Dorothea Tanning, 1953


dimanche 27 septembre 2009

Closed


Elle est toute petite serrée entre les quatre murs. Jour après jour ils se sont rapprochés, lourds, pleins, infranchissables. La tête entre les jambes elle laisse aller son poids, sa langue pend, ses cheveux s'emmêlent. Le bruit de l'extérieur ne rentre plus ici, les voix ténues qui se signalent ricochent contre les murs. Aujourd'hui les murs ont avancé de plusieurs centimètres, écrasant son dos, appuyant sur son crâne. Elle sourit les yeux clos, dans peu de temps elle sera invisible.

Chang-nang Minor, Kyung Jeon, 2004


samedi 26 septembre 2009

Crevé


Il est assis en face d'elle, regard à l'hélium qui s'échappe et s'attache à chaque femme frôlant leur table.
Il passe en conversation automatique et elle l'observe tandis qu'il se gonfle lentement : jabot, queue, tête, ce n'est bientôt plus qu'une baudruche multicolore, très loin d'elle.
D'un coup d'ongle elle le perce et le quitte, tandis qu'il zigzague en chuintant misérablement.

Doll, Alex S Kliszynski


jeudi 17 septembre 2009

à vol d'oiseau


Sous ses pieds le sol noir, vrombissant de la gare.
Pas chaotiques sur le plastique crevé du train.
Bientôt le quai mouillé de bruine, les deux pieds familiers qui viennent à sa rencontre.
Enfin le gravier intime et chantant, l'herbe grasse piquée d'oiseaux, le bois de l'escalier et ses craquements jusqu'à la chambre, le tapis d'ailleurs qui fut toujours ici.
Alors lever les yeux et mesurer en un regard la distance qu'il reste à parcourir.

Om att gips, Klara Kristalova

mercredi 16 septembre 2009

Perfectionnisme


Elle mange trop.

Il a acheté un collier.
"Quelle race?" "Fille, 5 ans, 1m05". "Vous voulez l'étrangleur?" "Non, c'est pour l'accrocher au radiateur".
Elle est attachée.
Ça ne suffit pas.
Elle est battue.
Ça ne suffit pas.
Elle est morte.
Ça ne suffit pas.
Sa dépouille est jetée à la cave.
Ça ne suffit pas.
Un mètre zéro cinq dans le congélateur.
Ça ne suffit pas.
Cinq années trébuchantes coulées sous le béton.
Ça ira.
Pourquoi sa mort aurait-elle été plus douce que sa vie?

What I've been told, Diem Chau, 2007

mardi 15 septembre 2009

à peine


Elle est
cramponnée à l'à-pic
Elle est
suspendue à un souffle
Elle est
égarée dans l'attente
Elle est
encagée-enragée
Elle est
face à l'inévitable
Elle est
trop près, trop loin
Elle est
troublée, tremblante.

Thorny Girl, Fay Ku, 2007

dimanche 13 septembre 2009

Docile



Elle passe la main sur la mousse verte du muret. Appuie un peu.
Cela fait longtemps maintenant qu'elle est assise là, à attendre. Si longtemps que sous ses fesses la mousse s'est creusée, chaude et humide. Comme si elle avait fait pipi. Elle a peut-être fait pipi. Elle ne peut pas tout savoir. Elle sait qu'elle a quatre ans et qu'elle ne doit pas bouger. Elle a dit qu'elle viendrait la rechercher.

Elle presse plus fort la mousse verte du muret.

Une autre nuit est bien obligée d'apparaître; la mousse noire a recouvert main, bras, cou, visage; la bouche en est pleine.

In The Bush, Mia Mäkilä, 2009


vendredi 11 septembre 2009

Conseil

S'il suffisait de se tenir droit pour être heureux

Lucy, Marlene Dumas, 2004

Le Crabe


On me dépose sur le sol lorsque le soleil se couche.
Je suis une créature de la nuit et de la poussière. J'ai la même place depuis des années : on viendra me rechercher dans de nombreuses heures, lorsque la rue sera essorée de ses passants et de leur obole occasionnelle. Ceux qui me connaissent m'appellent L'Araignée ou le Crabe : mes jambes sont deux bourgeons noueux, je suis un torse-tank. Un bras accroché à la béquille, je tourne sur le sol pour me signaler aux marcheurs qui sinon m'écrasent comme l'insecte nuisible et démesuré que je suis. L'autre main tient la tasse où tombent les pièces. Je projette ma tête en arrière et regarde l'humanité qui coule dans Khao San Road, passage de tous les possibles, je regarde d'en bas touristes, routards, aventuriers, travellos, drogués, chercheurs d'or, de bière, de sexe, de nourriture. Ils me passent par-dessus, me coutournent, m'enjambent, prisonniers dans ce passage obligé, enfermés dans l'aquarium où les décibels empêchent de parler, où le chant monotone des grenouilles de bois rythme leur pas.
Lorsque je suis fatigué, je laisse aller ma tête et colle mon oreille sur la peau grise de la rue . Yeux fermés, j'écoute battre son cœur.

Floating, Nadine Byrne, 2008


jeudi 10 septembre 2009

Envolée


Elle ne partit pas dans la direction opposée.
Elle ne tourna pas le dos, ne claqua pas la porte, ne s'enfonça pas dans le labyrinthe, ne se dissimula pas dans l'ombre.
Elle n'avala pas ses mots, elle ne brandit pas son silence, elle ne se blessa pas.
Elle ne baissa pas la tête, ne retint pas son souffle, n'ouvrit pas la mauvaise porte.
Elle posa ses pieds, un par un, puis course bras ouverts, brassées d'air et de soleil contre sa peau, chemin bordé de fleurs, éclaboussé de lumière, pierres tranchantes roulées sur les bas-côtés, racines de muscles palpitantes sous la peau.
Elle courut vers sa mère qui l'attendait, juste un peu plus loin.

Swarm, Fay Ku, 2008

mercredi 9 septembre 2009

Passage


L'herbe a envahi le seuil de la maison. De ses deux poings elle serre des bouquets de pointes vertes et tranchantes puis s'engage dans le passage de lignes ondulantes. Écran vert où naissent et s'évanouissent ses images préférées : le sein arc-en-ciel sur lequel le vent joue; les herbes ploient, se redressent; le regard qui la boit et la lave; les herbes bruissent sous ses pas; la main entrelacée de veines bleues qui se noue à la sienne; l'herbe se couche et de tout son long elle l'embrasse; les éclaircies de ton sourire.

Les gourdes de la femme du pèlerin, Patricia Glave, 2003

mercredi 2 septembre 2009

Nuitamment


Il se passe des choses dans l'ombre de mes rêves que je préfère ne pas voir.

mardi 1 septembre 2009

Patience


La petite attendra. Elle est toute cousue de patience et d'admiration. Pour ses aînées, loin devant elle, leurs visages près du ciel.
Une robe neuve est arrivée. La petite attendra. Elle admire la plus grande qui se coule dans le tissu neuf, arrange les plis de la taille, gonfle poitrine et sourire.
Une année, deux années, et voilà la seconde des sœurs qui enserre la robe dans ses bras. C'est son tour. La petite attendra. Encore quelques années.
Et enfin la voilà. La robe défraîchie, accrocs, raccommodages, couleurs passées, maladies de corps, de cœur, de peau, ses sœurs y ont laissé leurs empreintes et lorsque la petite l'enfile à son tour, dans quoi s'engouffre t'elle ?

East Village, NY2005,
Samantha Casolari

mercredi 22 juillet 2009

Relâche


L'entre-sort ferme ses portes pour l'été.
Nouvelles attractions en septembre.


Parental guidance, Thierry Renard

dimanche 19 juillet 2009

Promenade


L'écho de ta voix se propage en moi comme si j'étais un vaste palace désert, prêt à accueillir les invités et la fête.
L'écho de tes soupirs se propage en moi comme si j'étais une boîte vide, prête à enfermer chaque détails de ta personne.
Palace ou boîte, chambre ou jardin, je te prends la main, nous marchons au milieu de tes oiseaux, je chasse ceux qui veulent crever nos yeux, je t'absorbe mot à mot, je caresse ton bras, je me suspends à tes sourires, je recueille tes larmes, je célèbre notre singulière histoire.

Untitled (Float), Chris Scarborough, 2005

lundi 13 juillet 2009

Absence


Nouvelle nuit yeux écarquillés. Combien de traversées avant qu'elle ne revienne ? Sans elle, sans son corps près du sien, il dérive, désamarré. Désemparé.
Son bras en diagonale sur la place vacante, ce côté du lit où elle habitait depuis toujours, barre l'entrée aux cauchemars et aux fantômes. Il veille. Monte une garde vigilante. Épuisante.
Le jour, écrasé par ses heures de veille, il ouvre à peine les yeux, filtre la réalité à travers ses cils. Une réalité hachurée,vaporeuse, distordue.
Il attend que la brume se dissipe et qu'enfin elle réapparaisse.

Two, Beatrijs Lauwaert

jeudi 9 juillet 2009

Trap


D'un geste de la tête, Francesca repoussa la souffrance mondaine de la compagnie obligée. L'impossibilité de composer avec les autres enfin révélée, elle pouvait cesser ce pénible jeu : l'esprit qui se recroqueville, la peau trop mince pour tenir lieu de rempart contre les assauts extérieurs, le bouclier de protection percé par les salves protocolaires.
Francesca se donna l'absolution : "Si tu ne veux pas côtoyer les autres, ne le fait pas".
Elle noya ensemble les sirènes qui n'avaient de cesse de hurler : "Si tu ne rencontres pas les autres, tu n'y arriveras pas."
Mais pour Francesca, trois, c'est déjà cent.
Elle quitta donc ce brouhaha et retrouva le silence.

Nue couchée, Dorothea Tanning, 1969-70

lundi 6 juillet 2009

Woman's land

Il a cru qu'elle était une maison dans laquelle il pouvait s'installer.
Poser ses bagages, arpenter les pièces, ouvrir une à une portes et fenêtres, forcer la chambre interdite, crier à travers les couloirs vides, s'enivrer de son propre écho, braquer la lumière dans les coins d'ombre, fermer des écrous devant les horizons qui lui déplaisaient, aménager les espaces pour satisfaire son ego, redresser les parois inclinées, écraser les reliefs, reboucher les tranchées patiemment creusées, abattre l'enceinte lentement érigée.
Il est arrivé en colon, sûr de son droit, fier de sa religion.
Elle a refusé de lui renouveler le bail.

o.T. (Flur gespiegelt), Simon Schubert, 2008

samedi 4 juillet 2009

Bonne aventure


Entre ses mains, quelques photos d'enfance. Elle les bat comme un jeu de tarot. Les coupe, les retourne. Les images se superposent, s'effacent, se découvrent. Elle ne tirera rien de tout ça. Même le voyage vers la maison natale ne révèlera rien. Les murs ne parleront pas. La porte ne s'ouvrira pas. La rue ne racontera rien de ses marches légères et passées. Aucune plaque commémorative ne viendra célébrer son retour, aucun bouquet de fleurs fanées, recroquevillé au pied du mur, ne dira sa longue absence.
Elle fixe la petite fille qu'elle fut, qu'elle fuit, qu'elle est toujours.
Dans les maisons, les enfants ne jouent plus.
Il ne faut pas fermer la porte mais la claquer derrière soi et partir pour toujours.

Photographie : Marilyn Winter

jeudi 2 juillet 2009

Vacances


Tu n'as rien à dire. Courber la tête. Obéir. Mettre un pied devant l'autre.
On te pousse dans le dos, petites tapes dures et insistantes. On t'appelle devant, voix pressée et aguichante.
"- Allez viens
- Allez va
- Allez viens !"
Ravale ta confiance. Prépare-toi. Serre ta détresse dans ton mouchoir et fais un nœud.
Tu n'oublieras jamais.

De zielentemster, Yves Velter, 2009