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Affichage des articles du 2009

Le lot

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Bon dieu, cette gosse est loin d'être moche, hein? Je crois que je vais la garder. Encore un peu. J'en ai pas tiré tout ce qu'on peut en tirer. Je m'en débarrasserai le moment venu. Lorsque j'en aurai assez de ses yeux écarquillés; de ses cris larmoyants; de son corps raide; de son odeur d'animal traqué. Prying , Roger Ballen , 2007

Runaway girl

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Pourquoi s'est-elle enfuie de la maison? Elle n'est pas adaptée. Aux lois du silence, aux règles d'autorité. Mauvaise fille. Incapable de tenir ses marques, de tenir la distance, de tenir en respect, de tenir sa langue, de retenir ses larmes. Yellow ghost , Angie Hoffmeister , 2009

Ce n'est pas

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Ce n'est pas parce qu'ils ouvrent la bouchent qu'ils vont aboyer Ce n'est pas parce qu'ils avancent d'un pas qu'ils vont menacer Ce n'est pas parce qu'ils se détournent qu'ils vont renier Ce n'est pas parce qu'ils pointent le doigt qu'ils vont juger Ce n'est pas parce qu'ils ouvrent les bras qu'ils vont t'étouffer Ce n'est pas parce qu'ils se penchent vers toi qu'ils vont te plier Ce n'est pas parce que tu sais tout cela que tu es en sécurité Drawing 1960, Henri Michaux

Tempête

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Elle est assise dans l'herbe. En arrache des poignées comme des cheveux. Elle est telle que l'a façonnée l'habitude, l'habitude de la peur, la peur de l'obscurité, l'obscurité du grand dehors, le grand dehors des autres, des autres qui enlèvent, enlevée et disparaître, disparue et dévorée. Elle fourre sa bouche d'herbe et de terre. Le vent la bouscule, la décoiffe, l'enlace. Il l'appelle mais elle n'a plus de nom. Plutôt que de se mettre en mots, elle se mettra en pièces. Washuis (Installation) , Loreta Visic , 2000

Désirs

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Il veut le sillon la mousse les creux Il veut les hanches la bouche les seins Il veut dévoiler dénuder posséder

Le bord des ténèbres

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En jaquette bordée de fourrure, elle avance sur le disque de glace. La lame des patins taillade la peau gelée et glissante. Autour d'elle, le paysage dur, immobile. Bruit du froid coupé aux ciseaux. Sous la glace les eaux noires, tapies et silencieuses, prêtes à Purse slacks pomade , John Patrick McKenzie , 2009

Rangs, rangées, ranger

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"En rang par deux ! En rang par deux!" Mais personne ne viendra lui prendre la main. Alors se dissimuler derrière l'armée de dos, tassée, repliée, toujours trop visible, toujours trop de corps, trop de cheveux, trop de jambes. Et puis deux mains, pourquoi deux mains lorsqu'une suffit à écarter les cheveux et essuyer les yeux, lorsque l'absence totale aurait justifié l'isolement, au bout, tout au bout des rangs. Symptoms of loneliness , Simon Evans , 2009

Litanie

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Si tu louches, tu resteras comme ça Si tu grimaces, tu resteras comme ça Si tu trembles, tu resteras comme ça Si tu as peur, tu resteras comme ça Si tu te tais, tu resteras comme ça Fool , Kate Lyddon , 2009

La luciole

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Ils sont soudés par la même peur. Quatre en équilibre sur le filin tendu comme un muscle. Le pied droit glisse, le genou fléchit, la jambe gauche lentement se rapproche. Gorges nouées, balanciers pressés contre la poitrine, ils avancent pas à pas, l'un derrière l'autre, inséparables comme aux lointains jours de leur enfance. L'obscurité les environne, parfois l'un d'eux émet un son, un mot, une exclamation chancelante. La pendule a été guillotinée, plus d'heure, plus de date, plus de durée. Devant eux, la luciole scintille faiblement. Ils avancent encore, le vide est si épais qu'il fait mal. Lorsque la luciole disparaîtra, ils tomberont. House1 , Vanessa Fanuele , 2009

Les vieilles Twins

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On raconte souvent des histoires horribles, celles de jumeau cannibale qui, dans le ventre de leur mère, dévore leur frère, sœur, fratrie. Moi c'est différent. C'est vivante que ma sœur m'a dévorée, jour après jour, durant soixante-dix ans. Ma jumelle, mon bras gauche, mon œil gauche, les paroles avant moi, ses gestes précédents les miens, sa destinée brouillant la mienne. Aujourd'hui je te regarde, tu vas mourir devant moi, tu voudrais que je te guide, que j'embarque et te montre la route. Trop tard. Rapport 220705 , Claudia Rogge , 2005

Jour de fête

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Les enfants dorment ensemble dans le grand lit. Serrés l'un contre l'autre, ils se cachent de la nuit et se recouvrent de couvertures. J'entends leurs murmures, le ressac de leurs rires et de leurs confidences à voix basse. Tôt le matin ils déchirent draps et ténèbres, émergent en pleine lumière, brûlent les allumettes. Une odeur d'anniversaire envahit la maison. Untitled , Takeru Toyokura , 2006

Le train de 9h05

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Au milieu d'un troupeau de lapins, un chevreuil égaré. Des corneilles plantées sur des piquets. La campagne immobile sous son glaçage de givre croustillant. L'éclaboussure d'or des bouleaux sur fond de sapins verts. La pluie prise de vitesse, papier crépon froissé. Les oiseaux s'enflammant en plein ciel. Et devant elle tout ce qui l'attendait, l'effort du restant de sa vie. Untitled , Sylvia Bächli , 2007

&

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débutante & rebutante & dégoûtante & déroutante & décadante & désolante bunnykiller First Blood , Mirella von Chrupek , 2007

Visibilité

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Elle se haïssait d'en avoir trop vu - elle voyait toujours ce qu'il ne fallait pas - elle n'y pouvait rien - ils vivaient tellement les uns sur les autres - toutes les portes avaient été brûlées - tous les murs percés - toutes les paupières découpées - non, elle n'y pouvait rien. Hôtel Rêverie#17 , Sylvia Noferi , 2008

Semainier

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L'inavouable inavoué L'imprononçable imprononcé L'insurmontable insurmonté L'inoubliable oublié Untitled, Juul Kraijer , 2004

Combustion

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Les mots s'effacent au fur et à mesure de l'écriture. Phrase-mèche : qui a mis le feu? Phrase-éboulement : les mots s'écroulent à chaque nouveau pas. Ne reste debout que le dernier écrit. Kast nr. 9 , Hannes Vanseveren , 2006

Appétit

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Elle a les traits tirés de la mal-baisée, les cernes obscurs des nuits non partagées, l'haleine chargée de sexe désiré, les mains agitées à l'affut d'un corps. Wezen , Berlinde De Bruyckere , 2003

Jeûne

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Dans leur grande vie apeurée, c'est à qui se taira le plus. Assis l'un en face de l'autre, debout l'un derrière l'autre, couché l'un contre l'autre, ils poussent leur silence devant eux, s'en recouvrent le visage, s'en gavent jusqu'à la nausée. Parfois un livre de sauvetage sur lequel ils s'amarrent. Insuffisant, le silence recouvre tout. Illustration : Kelly Dyson , 2009

L'oiseau

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Ce n'est rien. Rien qu'un oiseau affolé entré par erreur dans la pièce. Fenêtre grande ouverte. Je te plumerai. Trop ouverte. Il se cogne contre les murs, fonce dans les miroirs, son cœur grossit à chaque choc. Je te plumerai la tête. Son cœur bat à tout rompre, éclaboussures de plumes. Je te plumerai le cœur. Ce n'est rien, rien qu'un oiseau mort dans l'angle de la pièce. Unity , Maureen Paley , 2009

Prolifération

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Le nombre de ses amis imaginaires grandissait de jour en jour. Une prolifération. Hors de contrôle. Lorsqu'elle habitait dans une pièce, elle n'avait plus à se préoccuper de savoir qui occupait les autres pièces. Elle restait immobile, laissant les distances se reformer et se refermer après son passage. Sur son ventre bondissaient et rebondissaient les voix. Les sons jouaient à la balle contre les quatre murs. Aucun être humain ne l'avait jamais accompagnée jusque là. Miniature camel , Mercedes Helnwein , 2008

Le champignon

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Sa peau sent les champignons, la terre pluvieuse. Il se serre plus fort contre elle, se perd entre ses cheveux et son cou. Les murs autour d'eux, trop hauts, trop rapprochés, tendus de tissus trop lourds, arrêtent le moindre de leur mouvement, empêchent qu'ils s'allongent, se tournent, se détournent. Il pousse sur elle comme un parasite sur un tronc. Elle se nourrit de lui jusqu'à en mourir. Bonsai with skull , Jason Clay Lewis , 2004

Bouche cousue

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"Tais-toi ou je vais te coudre la bouche." La main trace dans l'air le mouvement vif de l'aiguille avant de tirer d'un coup sec le fil sur les lèvres. Francesca ferme sa bouche et s'enfuit en courant. La couseuse est morte, mais la malédiction est éternelle. A chaque mot de trop, Francesca passe discrètement un doigt sur ses lèvres et s'assure qu'aucune aiguille ne les perce. Girl on chair , Rachel Goodyear , 2008

Débordement

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Elle se précipite dans la mort et fourre en toute hâte sa tête dans le nœud coulant, comme les nuits précédentes elle courait se cacher sous l'oreiller de mensonges. Tomorrow should be wonderful , Jen Renninger , 2009

Poupée

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"Pou-pée..." Son nom détone dans mon oreille. Sa bouche me sourit. Poupée est assise près de moi, chaude, souple, légèrement distante. Elle sort un sein de son soutien-gorge, le tient dans le creux de sa paume, propose de m'y attarder. Poupée est rêveuse, fière de ses formes, enfermée dans une boîte. Elle regarde ses compagnes sur l'estrade centrale, les talons qui claquent, les mains qui glissent en criant sur la barre, les élastiques des strings tendus qui s'écartent un peu. Pas un mot de plus, la musique ondule et colle aux corps, Poupée range son sein, embrasse mes yeux et monte sur l'estrade. Untitled , Cathie Daley , 2007

La route

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C'est une route si sinistre qu'elle n'existe que la nuit. Des kilomètres de digue, une horizontale qui prend naissance dans les champs d'usines et meurt d'ennui. D'un côté la mer, noire, épaisse, invisible, de l'autre le canal hérissé de gueules de feu. Échouées sur le sable, les camionnettes des prostituées où les hommes-crabes entrent à tâtons, sortent à quatre pattes. N-1#1 , A ndrea Galvani , 2005-2007

La main

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Il a eu la main lourde Haunt, Shary Boyle , 2004

Le dessin

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Elle prend le feutre bleu, colorie proprement une bande en haut de la feuille. Dans l'angle, un demi-soleil jaune. En bas, une ligne verte. Plantée au centre de l'herbe verte, une fleur droite, aux pétales rose. Elle range ses feutres au fur et à mesure, dégradé parfait dans enveloppe de plastique. Elle pose ses deux petites mains bien à plat de part et d'autre de son dessin. Tout est en ordre, parfaitement tenu, rien ne dépasse; elle soupire d'aise. Tout doucement. Elle n'ose lever ses yeux cernés et affronter le monde, un monde qu'elle ne peut dessiner, un monde de chaos et de fureur. La famille , 2008, Dran

La fête

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Elle avait enfilé tout ce que son imagination d'enfant reliait à la féminité : jupe, talons, parfum, bijoux de pacotille, gants citrons. Son sourire restait celui d'une enfant. Les atours un déguisement. Il l'accueillit d'une unique phrase : "Enlève tout ça". Il ne voulait que l'enfant. La fête venait de prendre fin. De inktkotster , Yves Velter , 2008

Forever

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Il laisse retomber son bras. Au creux de sa paume humide, le manche épais du couteau d'où s'échappe la lame scintillante. "Je suis désolé... je suis désolé..." Sa main de fer pend, prothèse inutile, incapable. Il n'ose lever les yeux vers elle. Il a peur. De la regarder. De ce qu'il lira sur son visage. Peut-être même aura t'elle la tête tournée, détournée. L'arbre sur lequel il devait graver leurs promesses est tout entier lacéré par les déclarations résineuses d'autres couples. Plus de place pour eux. Nulle écorce pour y inscrire en creux leur amour. Il soulève sa chemise, avance la lame, sa peau sera l'écorce. Tout seul , Olivier Person , 80's

Les tessons

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Elle sort sa peau d'hiver, une peau hérissée de tessons de froid, qui écorchent et démangent. Ses ongles déchirent l'écorce, tirent l'épiderme, écrasent les piqûres du gel. Elle enfile sa pelisse perforée, triple son apparence et s'aventure vers le grand extérieur. Inflection , Ariana Russel , 2008

Suspension

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Elle avale une gorgée d'ombre, une gorgée de nuit, une d'amour, une de sperme. L'oreille collée contre le matelas, elle écoute les entrailles de ressorts et l'âme de latex gémirent sous la chair. C'est le bruit de la baise, directement dans son oreille. Elle soulève du bras le poids de l'air qui les enveloppe. Bientôt l'heure du lever de sourires, du petit déjeuner de tétons . Fidélité, Fatalité, Facilité, Futilité, Françoise Quardron

Petite

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Lorsqu'il vient, la petite doit dormir dans le couloir. Laisser sa place, trouver un coin. Elle écoute les bruits de talons autoritaires, les rumeurs de draps, puis n'écoute plus, se bouche les oreilles, s'enfonce dans son coin. Sur tout son corps on voit son cœur battre. Son petit corps gainée de peau blanche et bleue soulevée par les coups du cœur, les lacets de ses veines qui s'emmêlent et se resserrent sur ses bras, ses jambes, son cou. Elle est trop petite, comme tant d'autres. To fly, flew, flown , Wanda Kujacz , 2007

Le bord

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Ça recommence. Elle se frotte les yeux, le crâne, les joues. Rien n'y fait. Elle ne sait plus qui elle est. Elle a oublié de nouveau. S'est perdue dans une chambre, a conservé le mauvais costume. Sa peau lui manque. La confusion se bouscule, émet des doutes, des suppositions bancales. Dans l'angle droit la silhouette familière réapparaît, rapide comme une vision, vive comme une hallucination. Elle est engloutie sous une avalanche. Ses yeux se ferment comme ceux d'une poupée. Elle se déplace à pas de loup, de peur d'écraser des indices. Pas de cou autour duquel elle pourrait jeter ses bras pour s'accrocher, comme en a le droit toute personne qui se noie. Elle est trop près du bord. Zhou Fan , 2009

Les moins-que-parfait

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Tu ne te feras pas remarquer. Tu apprendras l'ombre par cœur. Tu avaleras ta langue après l'avoir tournée dans ta bouche. Tu te réjouiras en silence. Tu contourneras discrètement l'autorité. Tu n'oublieras pas t'enfiler ta cuirasse. Tu bloqueras toutes les issues. Tu donneras ton entière mesure dans l'intimité. Tu trouveras le moyen de désobéir sans être désobéissante Et de recommencer à obéir sans être obéissante. Red torsos , Sophie Jodoin , 2007

Les mains

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Elle a deux animaux à la place des mains. Qui au matin dorment sur le dos. Tranquillement, posément. Lorsque la journée s'avance, que l'agitation lentement se distille dans le corps et la tête, les deux animaux s'agitent, s'agrippent, se battent, s'écorchent, se mordent, se griffent. Jusqu'à la nuit chimique où, rougis et ensanglantés, ils reposent, cadavres inertes sur le drap blanc. Série Playground , Vesolt , 2004-2009

L'animal

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La main familière la tire vers le silence de l'étage. La pousse dans la chambre suspendue dans la nuit. C'est le moment où les enfants restent seuls face à l'étendue du ciel. Le long instant où ils perdent leur nom, où le tiroir qui leur sert de berceau se referme sur eux. Et leur voix, étouffée, n'est entendue de nul être. Et leur corps, oublié, n'est vu de personne. Au petit jour, lorsque la porte puis le tiroir s'ouvriront, elle se précipitera en bas de l'escalier, détalera dehors, haletante et vive comme tout animal préparé à la survie. Playing dead and taking a nat , Ramis Kim , 2007

Dedans/Dehors

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Remets ta veste, lave tes mains, lisse tes cheveux, essuie ta bouche. Pousse du bout de ta chaussure le corps recroquevillé contre la porte. Ouvre la porte. Referme la soigneusement. Tu es dehors. La tête haute. Les gens te saluent. Tu es des leurs. What remains : House of the lower 9th ward , Wendy Burton , 2006

Direction

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Ne passe pas par là : tu risques de me croiser. Large Tower and Towering Plume , Brooks Shane Salzwedel , 2009

Le contour

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Quelle est la main qui tire sur le fil de mon contour? Un contour si patiemment dessiné, années après années. Et maintenant voilà que je me dévide, bascule dans le flou, l'incertain, l'invisible. Ma peau ne retient plus rien, mes organes se répandent lentement à l'extérieur, plus aucune lisière ne me construit, plus aucune frontière ne me délimite. Je suis le chaos, je suis le désordre, je suis bouillons de sang, glissades de viscères, abandon de raison. Isabeli , Amie Dicke , 2004

Qualités

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Elle est parfaite cette fille : jolie, intelligente, vicieuse, discrète. Mais elle mange salement. Tout lui sort de la bouche. Elle bave. D'abord les hommes font mine de ne rien remarquer, ils désirent continuer à jouir de la joliesse, de l'intelligence, du vice, de la discrétion. Puis ils ne la sortent plus, ne la présentent plus à quiconque, l'enferment. Ce n'est pas un accident, la fille qui bave bave à chaque bouchée, son sourire lumineux dégouline de salive et de déchets, son menton mutin se recouvre d'écume, son cou gracile disparaît sous la bouillie, sur la chemise entrouverte les taches s'élargissent. Et ses yeux ne cessent de vous fixer. Untitled , Léopold Rabus , 2005

La cible

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La première fois que les lames ont volé vers elle, elle a tremblé, pleuré, fermé les yeux. Depuis elle regarde, impassible, les couteaux fendre l'air et découper son contour et celui du cauchemar. Elle a traversé la forêt pleine de cadavres d'animaux, marché des années, et c'est ici qu'elle a posé sa valise gonflée de robes brulées, de souvenirs figés, d'amours inachevées. Tout cela finira bien par prendre sens. Untitled (Fallow Deer) , Kate Clark , 2009

Actes

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C'est la petite fille qui écrit, yeux révulsés, encre nouée C'est la petite fille qui prie genoux à terre, babines retroussées C'est la petite fille qui crie poings dans la bouche, tête à l'envers Dream catchers, The Wise Men , Barthélémy Togo, 2002

Les bas

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C'est en cherchant ses clés que le souvenir est apparu. Un passé de quelques heures, enfoui au fond du sac. Le trousseau s'était accroché à la paire de bas, qui maintenant sortait du sac, longue comme sa tristesse, douce comme sa nostalgie. Elle les avaient emportés au rendez-vous. Parce qu'elle avait espéré l'entraîner dans une chambre close, jouer avec lui, le séduire, l'entortiller dans ses bas couleur chair. Mais dès la première minute, regard pressé, voix détachée, elle comprit qu'elle avait tout faux : faux les talons pour la rapprocher de sa bouche, faux la robe pour inviter aux caresses, faux les bas accessoires qu'elle dissimula comme une dépouille honteuse au fond du sac. A présent, assise seule sur son canapé, elle les étire, les noue autour de ses chevilles, autour de ses poignets, se fend la bouche d'un sourire nylon, s'aveugle. Y a t'il une date limite à la passion, aux jeux amoureux ? Elle l'a oubliée, ne l'a jamais lue. E

Le crachat

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Il attrape son manteau de violence et de haine, l'enfile et sort en claquant la porte. Francesca reste là, plantée au milieu de la pièce dévastée par cette soudaine tempête d'injures. De la bouche du fugitif elle a vu sortir des promesses, des serpents, des vœux, des squelettes d'oiseaux, des tripes, des essaims de mots, des coulées de boue. Et comme point final ce crachat. Elle passe d'un pied sur l'autre, tend ses bras : le crachat dessine une écume blanche, hérissée de crêtes sèches et odorantes qu'elle gratte du bout de l'ongle. Death and the Maiden , Dorothea Tanning , 1953

Closed

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Elle est toute petite serrée entre les quatre murs. Jour après jour ils se sont rapprochés, lourds, pleins, infranchissables. La tête entre les jambes elle laisse aller son poids, sa langue pend, ses cheveux s'emmêlent. Le bruit de l'extérieur ne rentre plus ici, les voix ténues qui se signalent ricochent contre les murs. Aujourd'hui les murs ont avancé de plusieurs centimètres, écrasant son dos, appuyant sur son crâne. Elle sourit les yeux clos, dans peu de temps elle sera invisible. Chang-nang Minor , Kyung Jeon , 2004

Crevé

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Il est assis en face d'elle, regard à l'hélium qui s'échappe et s'attache à chaque femme frôlant leur table. Il passe en conversation automatique et elle l'observe tandis qu'il se gonfle lentement : jabot, queue, tête, ce n'est bientôt plus qu'une baudruche multicolore, très loin d'elle. D'un coup d'ongle elle le perce et le quitte, tandis qu'il zigzague en chuintant misérablement. Doll , Alex S Kliszynski

à vol d'oiseau

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Sous ses pieds le sol noir, vrombissant de la gare. Pas chaotiques sur le plastique crevé du train. Bientôt le quai mouillé de bruine, les deux pieds familiers qui viennent à sa rencontre. Enfin le gravier intime et chantant, l'herbe grasse piquée d'oiseaux, le bois de l'escalier et ses craquements jusqu'à la chambre, le tapis d'ailleurs qui fut toujours ici. Alors lever les yeux et mesurer d'un regard la distance qu'il reste à parcourir. Om att gips , Klara Kristalova

Perfectionnisme

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Elle mange trop. Il a acheté un collier. "Quelle race?" "Fille, 5 ans, 1m05". "Vous voulez l'étrangleur?" "Non, c'est pour l'accrocher au radiateur". Elle est attachée. Ça ne suffit pas. Elle est battue. Ça ne suffit pas. Elle est morte. Ça ne suffit pas. Sa dépouille est jetée à la cave. Ça ne suffit pas. Un mètre zéro cinq dans le congélateur. Ça ne suffit pas. Cinq années trébuchantes coulées sous le béton. Ça ira. Pourquoi sa mort aurait-elle été plus douce que sa vie? What I've been told , Diem Chau , 2007

à peine

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Elle est cramponnée à l'à-pic Elle est suspendue à un souffle Elle est égarée dans l'attente Elle est encagée-enragée Elle est face à l'inévitable Elle est trop près, trop loin Elle est troublée, tremblante. Thorny Girl , Fay Ku , 2007

Docile

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Elle passe la main sur la mousse verte du muret. Appuie un peu. Cela fait longtemps maintenant qu'elle est assise là, à attendre. Si longtemps que sous ses fesses la mousse s'est creusée, chaude et humide. Comme si elle avait fait pipi. Elle a peut-être fait pipi. Elle ne peut pas tout savoir. Elle sait qu'elle a quatre ans et qu'elle ne doit pas bouger. Elle a dit qu'elle viendrait la rechercher. Elle presse plus fort la mousse verte du muret. Une autre nuit est bien obligée d'apparaître; la mousse noire a recouvert main, bras, cou, visage; la bouche en est pleine. In The Bush , Mia Mäkilä , 2009