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Affichage des articles du mai, 2009

Borgne

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Il y a ceux qui rentrent en couple, et puis ceux qui rentrent seuls. Celui qui rentre seul. Léo est celui-là. Régime sec. Au pain et à l'eau. Des mains pour rien. Des hanches pour personne. De la peau pour rien. Des yeux pour personne. Un sourire pour rien. Des mots pour personne. Pas de sexe. Pas d'amour. Pas de vertige. Si, celui de la solitude. Il rentre chez lui et son corps s'avachit. Se sert un cognac en fixant l'unique étoile clouée dans la nuit. Tente d'oublier sa promenade sur les boulevards. Le cruel soleil d'été qui déshabille les femmes. Leurs jupes touche-moi, touche-moi. Leurs sourires renversants. Leurs seins pointés vers lui. Leurs conversations privées. La jungle de leurs corps. Léo avale la dernière gorgée, retire son masque et plonge dans la nuit. Bertram , Markus Schinwald , 2007

Boiteuse

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Il y a celles qui rentrent en couple, et puis celles qui rentrent seules. Celle qui rentre seule. Francesca est celle-là. Régime sec. Au pain et à l'eau. Des seins pour rien. Des hanches pour personne. De la peau pour rien. Des yeux pour personne. Un sourire pour rien. Des mots pour personne. Pas de sexe. Pas d'amour. Pas de vertige. Si, celui de la solitude. Elle rentre chez elle et son corps s'avachit. Fume une cigarette en fixant l'unique étoile clouée dans la nuit. Tente d'oublier sa promenade au parc. Ils sont si nombreux ces couples. Des nuées de papillons de nuit. Elle les croise, enlacés dans les allées, sur la pelouse, entre les statues éclaboussées de lumière pâle, sur le gravier qui chante, contre les murs, dans les encoignures, sur les bancs, devant, derrière, sur les côtés, Francesca cernée, leurs mains qui se touchent, leurs langues qui s'emmêlent, leurs yeux qui se sondent, leurs murmures qui bruissent, leurs corps qui se tendent, leurs souffles

Le trou

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Vous ne le voyez pas mais il est là. Enorme. Au milieu de mon corps. Un trou. C'est une blessure de guerre. J'avais quatre ans, peut-être cinq. Un obus m'a traversée de part en part, là, près du ventre. Depuis je vis avec. Avec ce trou. Au milieu de moi. Je me suis enfuie. J'ai construit des murs, érigé des protections. Entre eux et moi. Entre l'ennemi et moi. Combien de murs ai-je construit ? A quatre pattes, essoufflée, affamée, affolée, creuser la terre, porter les pierres. Mais ils sont là, toujours là. J'ai élevé des murs de silence, des murs de jeûne, de reniement, d'effacement. Des murs qui étaient bras d'un homme, étreintes d'enfants. Inutiles. Dès que je me retourne, je les vois. Sur leur visage, ce sourire qui sait tout et ne dit rien. Les années passent, je suis vieille à présent, je creuse encore, retourne la terre, empile les briques, je n'ai plus de force. Les murs s'écroulent. Et l'ennemi, immobile, me fixe et me sourit.

Haies d'honneur

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Regarde, regarde danser les dépouilles au bout de leur crochet ! Monte le son ! C’est beau une humanité qui meurt, non ? Belles viscères, belle dépouille, belle puanteur, beaux organes. Raté le trafic, fallait courir plus vite, fallait mourir moins vite. On pourrait toujours courir ensemble, tenus les uns aux autres, les chiens pas trop loin, c’est pas la peur de se perdre, c’est pour trouer les mollets. Va tout droit, mais fonce bordel, t’as plus le temps, saute par-dessus les haies d’honneur, traverse les champs de gloire, foule les dignités, aligne les cadavres, respire la décomposition. C’est plus la mort qui fait peur, c’est la vie. Skipping Skeleton , Allison Schulnik , 2005

Partition

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Lumière éteinte. La journée rend son dernier souffle et la nuit s'ouvre. Dialogue des respirations, silence de la chambre. Il est couché, silhouette montagneuse aux pieds de Francesca. Elle défait la boucle de sa ceinture. Tintement de métal, sifflement du cuir qui s'échappe des passants, les deux notes d'ouverture de leur symphonie en corps majeurs. A Couple (of swings) , Mona Hatoum , 1993

Reflet

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Alors voilà, elle se plante devant le miroir et se regarde. Elle ne détourne pas les yeux, elle se regarde. Elle ne baisse pas les paupières, elle se regarde. Elle ne cherche pas de prétexte, elle se regarde. Droit dans les yeux, avec intensité, avec étonnement, avec gène, avec curiosité. Elle se découvre. Cela a tout d'une première rencontre. Même s'il lui était déjà arrivé de se planter devant de petits miroirs, miroir de salle de bain, de toilettes publiques, miroirs de reconnaissance clinique, polaroïd du matin, elle n'avait jamais pris le temps de se dire : "C'est toi, regarde, tu es là, tu es comme ça lorsque tu souris, comme ça lorsque tu relèves tes cheveux, comme ça lorsque tu fumes, comme ça lorsque tu bailles. Tu es comme ça". In the mirror , Elina Brotherus

Reconnaissance

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" - Tu n'es plus ma fille. - Très bien, alors tu n'es plus ma mère." Un retrait, pas un repli. Kiki Smith , 1992

L'origine

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C'est toujours la même pièce, le même petit lit aux draps blancs repliés sur la couverture rosée, les mêmes rideaux rigides au bord de la fenêtre étoilée, le même coffre à jouets fermé depuis des mois, les poupées à l'agonie sur le tapis joyeusement râpé. Immobile au centre de la petite chambre, Francesca regarde à travers les murs. Menace et protection bouchent sa vue et ses oreilles. La chambre est le décor familier de la solitude et de la désolation de Francesca. On est seule lorsqu'on a huit ans. A force d'imiter la femme, la mère, l'épouse, Francesca ne sait plus être enfant. Elle a grandi et attend maintenant sa mort, immobile au centre de la petite chambre d'enfance. La clarté qui émane d'elle, tantôt l'auréole, tantôt la cerne. Elle est à l'origine de tout, du mal et du bien. R , Marguerita Manzell i, 2005

Après la pluie

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Linus Bill , Piss down my back , éditions Nieves .

Hell's travel

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Louise Bourgeois , Untitled , 1996

Visite

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A peine Francesca a t'elle pénétré dans la maison qu'une immense tristesse l'envahit. Elle ne la comprend pas immédiatement : les meubles sont à leur place, l'occupante aussi, rien ne bouge. Mais pourtant, il y a là quelque chose de nouveau, qui s'est infiltré, qui dégouline, qui lie les éléments de façon abjecte. Sa mère trottine devant elle, pépie comme à l'accoutumée, voix et propos d'oiseau affamé. Elle trottine jusqu'à la cuisine : "Je te fais réchauffer un café." Pas une question, une affirmation. Et dans cette affirmation se niche la nouveauté. Elle s'empare de la cafetière, la pose sur le feu, et l'odeur s'intensifie, cette odeur qui marque de son sceau d'étrangeté un familier usé. Odeur de café préparé plusieurs jours auparavant, densité noire et acre qui parle d'elle-même, qui crie l'absence de convives, de voisines qui seraient là "pour boire un petit café", qui gueule sa solitude, la fin des repas f

Invasion (2)

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Inutile de lever la tête pour savoir ce qu'il va faire. S'approcher trop près. Tendre sa main. Toucher mon bras. Plaquer sa bouche contre ma tempe dégainer sa langue et tirer. Ayako David-Kawauchi , Eve , 2006

Invasion

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Elle n'a pas besoin de lever la tête pour savoir ce qu'il va faire. Il trempe son sachet de thé dans la tasse d'eau chaude et lui présente, dégoulinant, le thé tassé au fond de sa housse blanche, le fil en vrille, il lui présente, le bras tendu par-dessus la table, et sans qu'elle ait pu prononcer un mot, le plonge dans sa tasse d'eau chaude. Intimité outrée, amère, qu'il faudrait défaire d'un cri. Berlinde De Bruyckere , Spreken

Humbert Humbert

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Elle lolitait et le temps passait. Elle croyait que sa tête était en verre et qu'un rien la casserait. Elle s'habillait court, se coiffait flou, ne se maquillait pas. Elle avait appris, à son insu et dès sa plus tendre laideur, à plaire aux hommes. Combien d'hommes, combien d'abus ? Le verre de sa tête est aujourd'hui fêlé. Mood lifter , Maggie Taylor , 2001

Disparition

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La pièce où je mourrai est-elle déjà bâtie ? Ma dernière pièce. Francesca Woodman : Space 2 - Providence, Rhode Island, 1975 - 1976

Famille

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Ce n'est pas une sœur, juste une forme de violence. Ce n'est pas une mère, juste une forme d'indifférence. Ce n'est pas une famille, juste une forme de récit. Ce n'est pas moi, juste une forme de silence. Un organe sans contour. Une bouche sans voix. Un corps sans force. Un cerveau sans courage. Juste une forme d'humanité. YINKA SHONIBARE, MBE : How to Blow up Two Heads at Once (Ladies) , 2006

Elles

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Elles montrent leurs seins Elles grimpent sur des talons hauts Elles montrent leurs cuisses Elles rallongent leurs ongles Elles montrent leurs dents Elles tirent leurs cheveux Elles n'ont plus la bouche barbouillée de chocolat, elles n'ont plus de terre sous les ongles, elles n'ont plus les genoux couronnés, elles n'ont plus les cheveux emmêlés, elles ont décidés de vieillir. La chica , François Matton