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Le Plancher, éditions Les Doigts dans la prose


Les bois s’approchent plus près de Paule et de Jeannot, l’ombre les avale. Ils ont emporté avec eux tout un attirail. Cornes de vache polies. Pattes de lapins enfilées en collier. Fusil. Garde-robe de Paule. Cafetière pleine et tasses de fer blanc. Képi militaire. Pancartes de carton, marquées de lettres capitales blanches °JUGE° °RETINE° °DIABLE ° °ŒIL° °MACHINE° °CERVEAU° °FAMILLE° °TRUCAGE° °HITLER°. Seau de farine mélangée d’eau. Fourche. Poupons de celluloïd. Sacs de jute percés de trous. Os de bestiaux. Dents. Ficelles. Cordes. Ils sont inspirés. Communiquent par télépathie. Se débarrassent de leurs haillons. Pendent cordes aux branches. Attachent colliers aux cous. Pattes de lapins griffent la peau. Paule fixe deux cornes sur les cheveux longs de Jeannot. Avec ficelle qui serre sous le menton. Mains pleines de boue, s’enduisent la peau. Corps de lutteurs. Boivent nus une tasse du café froid. Percent les cartons, passent ficelles dans trous.  Ils sont concentrés. Efficaces. Poupons enduits de blanc : eau et farine. Colle sur laquelle se plaque sac de jute perforé. Poupons masqués. Autour du cou de Mortné, pancarte JUGE, autour de celui de L’EnfantX ŒIL. Cinq cordes épaisses pendent sur cinq arbres différents. Territoire du procès à venir. Jeannot pose képi sur tête de Paule. Enfile la robe aux tons d’automne. Paule hésite, choisit le châle ajouré. S’enroule dedans. Tétons sortent par les trous. Jeannot ne cille pas. Ils sont pressés. Ils sont concentrés. Jeannot plante la fourche, dégage le périmètre sous les cinq arbres. Terre retournée. Poupons assis jambes écartées. Paule baisse la tête, Jeannot lui passe la pancarte CERVEAU autour du cou. Paule prend RETINE, c’est pour Jeannot. Jeannot lisse sa robe, centre la pancarte, ramasse son fusil. Paule ajuste le képi et passe le collier de pattes de lapins sur la pancarte. Dans sa main une poignée de dents. Les jette en l’air au signal de Jeannot. Tous les quatre regardent les dents retomber au sol. Se penchent. Lisent. Le procès peut commencer. Ils ont une responsabilité. Ils rejouent les scènes. °MACHINE° et °DIABLE° sont fichés dans les cordes flottantes. Aussi °FAMILLE° °TRUCAGE° °HITLER°. Ces cinq-là sont pendus. Attaqués par des coups de fourche s’ils bougent. Mortné et L’EnfantX lisent les actes d’accusation. Paule écoute, réfléchit. Jeannot empêche les autres de fuir, ne les lâche pas de l’œil durant toute la lecture. Paule et Jeannot boivent une autre tasse de café froid. L’EnfantX et Mortné se reposent un peu. Jeannot doit frapper sur les arbres avec le canon du fusil pour calmer les cinq qui se balancent et s’agitent. Le procès s’emballe. Jeannot et Paule s’emballent. Verdict rendu. Cinq balles perforent cinq pancartes pendues. Mortné et L’EnfantX empalés sur les dents de la fourche. Feu allumé, danse débridée, poupons cloquent, masques de toiles fondent sur visages, feu alimenté d’os, fémurs, côtes, vertèbres, sifflent se fendent explosent. Paule et Jeannot jettent pancartes et colliers au milieu du brasier °JUGE° °RETINE° °DIABLE° °ŒIL° °MACHINE° °CERVEAU° °FAMILLE° °TRUCAGE° °HITLER° crépitent, se racornissent, disparaissent. Jeannot et Paule dans la cendre jusqu’aux mollets.  

Paix aux cendres.